25 mai 2010

Réaction à "Note sur le bancor" de Paul Jorion

Paul Jorion publie aujourd'hui une Note sur le bancor. Le sujet de la réforme du système monétaire international a vite été balayé, avec la poussière, sous le tapis. Le bancor est à mon avis le contraire de ce qu'il faudrait faire, mais au moins cela remet le sujet au-dessus du tapis !

Lectures :
Anderson, B. (3/2/1944) International Currency. Gold vs bancor or unitas


zébu dit :

@ Paul Jorion :

1/ le Bancor est-il convertible en monnaie ‘locale’ ou non ? [...]



Gu Si Fang dit :

Bonjour zébu,

Non, le bancor n’avait pas cours légal et n’était pas convertible.

Pour comprendre les systèmes monétaires politiques, il est indispensable de comprendre qui a le pouvoir et qui a des devoirs. Les principaux principaux cas de figure sont les suivants :
- le cours légal, par lequel une banque centrale a le pouvoir d’imposer sa monnaie aux habitants du territoire national, qui ont le devoir de l’accepter
- la convertibilité, par laquelle une banque (centrale ou non) a le devoir de livrer « quelque chose » chaque fois qu’un individu lui présente sa monnaie
- la convertibilité entre banques centrales, par laquelle une banque centrale a le devoir de livrer « quelque chose » chaque fois qu’une autre banque centrale lui présente sa monnaie nationale

Un bon point de départ pour analyser la situation d’un acteur consiste alors à regarder l’équilibre de ses pouvoirs et de ses devoirs.

Dans le plan de Keynes, les gouvernements ne s’engageaient pas à imposer le bancor par la loi à leur population. Ils s’engageaient simplement à l’imposer à leur banque centrale. L’émetteur du bancor ne s’engageait pas à convertir le bancor (ceci répond à votre question).

Dans le bancor, seule les monnaies nationales auraient eu cours légal. Mais on rajoutait un étage : la banque centrale se voyait imposer un nouveau devoir, puisqu’elle devait remettre des bancor chaque fois qu’une autre banque centrale lui présentait de la monnaie nationale. Le bancor était un panier de biens réels, et la banque centrale ne s’engageait évidemment pas à livrer du charbon, de l’acier, ou que sais-je encore, mais un système de compensation arrivait à un résultat équivalent. Je vais donc faire « comme si » afin de simplifier la présentation.

On arrive donc à une hiérarchie du pouvoir à deux étages qui permet de comprendre la situation des banques centrales :
- chaque banque centrale avait un pouvoir vis-à-vis de la population locale (cours légal)
- chaque banque centrale avait un devoir envers les autres banques centrales (livrer des bancor)

Ceci aurait créé mécaniquement une demande de bancor de la part des banques centrales. Le bancor avait beau n’être qu’une unité de compte, et pas une monnaie, ne pas être utilisable pour effectuer des paiement, ne pas être convertible, et ne pas avoir cours légal, les banques centrales devaient détenir des bancor, simplement pour répondre aux demandes de conversion. Celui qui avait le pouvoir de créer ces bancor si prisés se retrouvait dans une situation très enviable.

Dans un tel système, le pouvoir de chaque banque centrale est contrebalancé uniquement par l’obligation de livrer des bancor. Si elle émet trop de monnaie, ses « réserves » de bancor fondent et limitent sa capacité à imprimer. L’émetteur du bancor devient le détenteur ultime du pouvoir de création monétaire, sans aucun devoir en contrepartie. Le système a donc les avantages de ses inconvénients. En instituant un pouvoir monétaire international, il permet de régler certains désordres monétaires entre banques centrales. Mais en créant un pouvoir centralisé sans contrepouvoir, il risque de créer un désordre monétaire international : l’inflation simultanée de toutes les banques centrales.

Je sais que, sur ce blog, certains appellent de leurs voeux l’inflation. Ils peuvent donc voir le bancor d’un bon oeil. Mais il ne faut pas confondre les deux objectifs : régler le problème de coordination entre banques centrales, et augmenter l’inflation (sic). Pourquoi créer une institution qui peut accroître le potentiel inflationniste des banques centrales ? Pour créer un contrepouvoir aux banques centrales ? Le cours légal est contrebalancé par le bancor ? Mais, dans ce cas, plutôt que d’empiler et de hiérarchiser les pouvoirs, une autre direction consiste à diminuer le pouvoir des banques centrales, jusqu’à abolir le cours légal. C’est une autre discussion…

24 juillet 2009

Yves Guyot - Inflation et déflation

Guyot est l'un des rares économistes français à avoir écrit sur la déflation. Voici quelques pages extraites de son livre de 1921.
Yves Guyot - Inflation et déflation

22 juin 2009

05 juin 2009

Cours du doyen Carbonnier sur la monnaie

"Il est de l'inflation juridique comme de la monnaie : elle fait perdre toute crédibilité aux valeurs"


Extraits du cours de Jean Carbonnier sur la monnaie.
Jean Carbonnier sur la monnaie Jean Carbonnier sur la monnaie Gu Si Fang Quelques pages du cours du doyen Carbonnier où il parle des aspects juridiques de la monnaie.

28 mai 2009

Peter Schiff - One man show

Peter Schiff compares the U.S. Secretary of Treasury with Madoff running a Ponzi scheme. Hilarious...

25 mai 2009

Le gouvernement continue de bricoler le marché du logement

...que dire de plus?
Faites de bonnes affaires grâce au Ministère du Logement Faites de bonnes affaires grâce au Ministère du Logement Gu Si Fang Lire le livre de Vincent Bénard : Logement, crise publique, remèdes privés

Philippe Simonnot - La ruse de l'euro

Intervention de Philippe Simonnot prônant le retour à l'étalon-or dans le cadre d'une conférence organisée par l'Institut Turgot et l'Economic Ideas Network.

26 avril 2009

L'action humaine, de Ludwig von Mises



L'édition française du magnum opus de Mises était épuisée, et disponible uniquement en html sur le site de Hervé de Quengo. La voici, reformatée dans un fichier pdf pour plus de confort.

Bonne lecture!

Ludwig Von Mises - L'Action Humaine Ludwig Von Mises - L'Action Humaine Gu Si Fang Cet ouvrage monumental (près de mille pages) présente une conception originale de la discipline, avec des développements sur la plupart de ses problèmes fondamentaux. Il couvre une large gamme de sujets, depuis les fondations épistémologiques jusqu’aux problèmes éthiques, politiques et sociaux, en passant par une théorie de l'échange indirect, une théorie de la monnaie et du capital, une théorie du marché, une théorie des cycles économiques, et plus encore.

25 mars 2009

"Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité?" de Valérie Charolles




Valérie est une amie très proche, et je ne partage pas tous les points de vue défendus dans son livre. Ecrire ce commentaire est donc un exercice délicat. J'essaie ici de faire la part des choses, à vous de juger. La première chose à dire est que ce livre stimule la réflexion sur de nombreux sujets : la place des chiffres en économie, l'usage des mathématiques, le caractère contraignant ou arbitraire des lois de l'économie, la liberté individuelle face aux choix collectifs.


Ces sujets variés partent d'une réflexion centrale qui était déjà présente dans "Le libéralisme contre le capitalisme". Ce premier livre prônait le retour à un libéralisme authentique, à l'opposé du capitalisme dans lequel nous vivons. Le capitalisme actuel serait en effet antilibéral, parce qu'il repose sur des choix arbitraires qui accordent une importance prépondérante au capital dans la production, et négligent le rôle des services publics pour privilégier la production privée. Le libéralisme de référence, pour Valérie Charolles, serait plutôt celui d'Adam Smith, qui base sa conception de la valeur sur le travail plus que le capital, et qui accorde une place significative à la production de services par l'Etat. [Notons que le choix d'Adam Smith comme référence du libéralisme authentique n'est pas évident, ni neutre, et qu'une justification serait la bienvenue.]


Ce biais n'est pas le fait du hasard, mais est la conséquence de certains choix. La façon dont l'activité économique est mesurée, l'usage des mathématiques, une confiance exagérée dans le raisonnement économique, influencent nos décisions politiques. Cela conduit au capitalisme antilibéral critiqué précédemment. C'est le thème qui est développé dans "Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité ?" Ce livre apporte donc, en quelque sorte, la réponse à une énigme qui n'était pas résolue dans le précédent : d'où provient le caractère antilibéral du capitalisme actuel?


Un thème revient à plusieurs reprises : un chiffre est une réduction, une simplification de la réalité. Qu'il s'agisse du chômage, de l'inflation, du PIB, ou d'autres indicateurs, la perception de tous les membres de la société n'est pas uniforme. Un chiffre ou un indicateur fait abstraction des différences de signification et de valeurs entre les individus. Il impose nécessairement un point de vue arbitraire.


L'évolution de la science économique au 20ème siècle a accentué cette tendance. En accordant une place prépondérante aux mathématiques, elle a généralisé l'usage des indicateurs, des taux de croissance, etc. Utilisée comme un outil d'aide à la décision politique, l'économie mathématique fait donc violence à cette diversité de perceptions. L'économie nous imposerait certains choix, justifiés apparemment pour des raisons scientifiques. Ce ne sont plus les décisions humaines mais les lois immuables de la nature qui sont déterminantes pour organiser la société. Nous n'avons pas d'autre choix que de nous y plier.


On retrouver ici la vieille antienne selon laquelle "une autre société est possible". Dans ce livre, comme dans le précédent, Valérie Charolles exprime un désir ardent, celui de pouvoir agir sur les choix de société, et non de les subir. Mais cette question se heurte immédiatement à un problème pratique : qui décide? comment? Car le droit de ne pas être d'accord, qui est revendiqué ici, appartient à tous. Ce sujet est abordé dans un appendice qui présente les travaux d'Amartya Sen sur la théorie des choix collectifs. Sen a tenté de dépasser le côté arbitraire de l'optimum préconisé par la théorie de l'équilibre général, et d'atteindre une certaine objectivité. Mais, en dernière analyse, ce projet se solde par un demi-échec, car il substitue à la tyrannie de la majorité un algorithme de décision tout aussi arbitraire. La question reste donc ouverte.


A côté de ces question de philosophie politique, une partie du livre est consacrée à des questions importantes sur la philosophie des sciences. On aborde ainsi l'opposition entre sciences humaines et sciences naturelles, ainsi que l'épistémologie en économie. Le coeur de la thèse repose sur le rejet de la position kantienne. Pour Valérie Charolles, il n'existe pas de propositions synthétiques a priori en économie; pas de lois immuables qui puissent être connues indépendamment de toute expérimentation. De telles lois - si elles existaient - contraindraient nécessairement nos choix. La loi humaine ne peut pas contrevenir aux lois de la nature (aujourd'hui, on dirait lois de la physique).


Pour rejeter l'existence de lois immuables en économie, Valérie Charolles s'appuie sur le falsificationnisme de Karl Popper. Elle distingue les lois mathématiques invariables qui sont recherchées en physiques et dans les sciences naturelles, mais qui ne s'appliquent pas à l'homme et aux sciences humaines. La raison s'appelle le libre arbitre. C'est ce qui demeure de non déterministe dans notre comportement une fois défalquées toutes les influences mécaniques de notre environnement.


Le rejet des lois immuables en économie n'est pas totalement nouveau. C'était notamment la position de l'école historique et des marxistes au 19ème siècle. Mais encore faudrait-il préciser un peu mieux ce que l'on entend par "loi". Le propre d'une science est de rechercher l'existence de liens systématiques de cause à effet : "chaque fois que ceci se produit, telle conséquence suit." Ces propositions, lorsqu'elles sont exprimées dans le langage des mathématiques, prennent la forme d'énoncés universels. Ce point est longuement discuté dans le livre, en adoptant le point de vue de Popper. Mais il est également possible d'exprimer des liens de causalité systématiques sans avoir recours à ce langage. Par exemple : "chaque unité supplémentaire d'un bien est affectée à son usage le plus urgent" (loi de l'utilité marginale). C'est notamment la position de l'école autrichienne, entre autres (les post-keynésiens aussi).


L'école autrichienne échappe à la critique de l'économie qui est développée ici. Elle la rejoint, même, en rejetant l'usage des mathématiques, de l'expérimentation et des statistiques comme fondement du raisonnement économique. Cette école de pensée, qui s'est opposée dès l'origine à l'école historique et à Marx, est incarnée par des économistes comme Carl Menger, Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Murray Rothbard. Hormis Hayek, ils s'appuient sur l'existence de propositions synthétiques, d'a priori kantiens, et en déduisent des liens de cause à effet systématiques vrais en économie.


Surtout, ils soulignent l'importance de la subjectivité de l'individu dans la notion de valeur. C'est d'ailleurs parce que la valeur est subjective qu'elle ne peut pas être mesurée, quantifiée, et représentée sous forme mathématique, parce que cela lui donnerait une forme objective qui n'existe pas. Dans un tel cadre, le rôle des lois de l'économie n'est pas de dicter leurs choix aux individus. Ce n'est pas de préconiser telle ou telle politique économique, sous prétexte qu'elle serait "mathématiquement optimale". En cela, la position de Valérie Charolles est - paradoxalement - proche des autrichiens. Mais il n'en reste pas moins que, pour eux, il existe des loi immuables qui permettent de dire : telle action aura telles conséquences.

12 mars 2009

Panics and Booms, a lesson from 1897

Source

Un article extraordinaire datant de 1902, cinq ans avant la panique de 1907. Mieux vaut TELECHARGER LE FICHIER AU FORMAT PDF en cliquant sur Download dans la fenêtre de lecture ci-dessous.

Les passages les plus intéressants sont repris et commentés ici.
1902.01.04 Financial Prosperity Predicted (Imperial Press)

18 février 2009

A B C du travailleur

L'incroyable petit manuel que voici! C'est un véritable traité d'économie à l'usage des travailleurs que Edmond About a écrit en 1868.

About - ABC Du Travailleur

27 janvier 2009

Etat, qu'as-tu fait de notre monnaie?

Le célèbre petit livre de Rothbard sur la théorie et l'histoire monétaire est enfin disponible en ligne, en pdf et en français, suivi d'un épilogue de Guido Hülsmann.

Le livre est disponible aux éditions Charles Coquelin dans une précédente traduction. C'est une bonne idée de cadeau, en lien avec l'actualité !
Etat, qu'as-tu fait de notre monnaie?

24 janvier 2009

Points de passage sur la PI

Le principal défi pour défendre la PI est à mon avis de :

1) définir des droits matériels et immatériels qui ne se contredisent pas;

2) justifier cette définition;

J'ajoute une idée personnelle :

3) puisque défendre ses droits a un coût, il faut montrer que ce coût peut être supporté par le détenteur de ces droits (voir détails ci-dessous).

 

Pour 1), cela résulte de la notion même de droit. Les droits visent à éviter ou résoudre les conflits, or des droits contradictoires seraient source de conflit; ce ne serait donc pas des droits. Les conflits seraient résolus au cas par cas par les magistrats de manière discrétionnaire, sans que l'on puisse prévoir l'issue, faute de définitions, de règles ou de principes cohérents.

A l'inverse, on pourrait justifier la PI en disant que les droits sont une construction humaine, nécessairement imparfaite et donc contradictoire. Il est donc permis de définir des droits tout en sachant à l'avance qu'ils contrediront d'autres droits. Je ne connais aucune tentative de justifier la PI sur cette base.

 

Pour 2), les approches possibles se répartissent en deux catégories : a) utilitariste et b) éthique.

a) On peut attaquer la logique même de l'argument. Dans l'approche utilitariste, la fin justifie le moyen. Si la PI est le moyen d'atteindre une fin considérée comme souhaitable, elle est légitime. Le problème est qu'il peut y avoir plusieurs moyens pour atteindre une même fin. Rejeter l'un des moyens ne nous prive pas nécessairement de la fin recherchée, pour peu qu'elle puisse être obtenue autrement. Mêmesi la PI contribuait à la croissance, à la santé, au bien-être de l'humanité, ou à la préservation de l'environnement, et que ces fins soient justifiées, cela ne justifie pas pour autant la PI. Un tel raisonnement serait un faux syllogisme :

- si fin

- et (moyen implique fin)

-------------------------------

- alors moyen

Le Rapport Lévy-Jouyet est un exemple d'une telle justification utilitariste puisqu'il est sous-titré "La croissance de demain". Ou encore, les brevets sur les médicaments incitent les laboratoires à innover. C'est donc un moyen efficace d'améliorer la santé publique. Si l'on accepte cette thèse, pour justifier la PI, on est donc ramené à justifier la croissance ou la recherche d'un meilleure santé publique. Pour l'attaquer, on peut essayer de montrer que la PI ne contribue pas à l'objectif recherché, ou bien que ses inconvénients sont plus importants que ses avantages. C'est l'approche qui fut retenue par Fritz Machlup dans son étude An economic review of the patent system (1958).

b) L'approche libérale est généralement éthique. Les droits de PI sont rejetés parce qu'ils violent les droits de propriété. Ce point est souvent négligé, voire même occulté dans les discussions sur la PI. C'est pourtant leur essence même : un brevet permet à son auteur d'utiliser la force contre un tiers qui voudrait utiliser sa propriété d'une certaine manière. Les droits de propriété du tiers ne disparaissent pas complètement, mais ils sont diminués par l'existence du brevet. C'est typiquement l'approche défendue par Stefan Kinsella dans Against intellectual property (2001). Pour défendre la PI contre cette attaque, il suffit de montrer soit que les droits de propriété ne sont pas légitimes, ou sont moins légitimes que la propriété intellectuelle; soit contester l'idée que la PI viole les droits de propriété.

 

Pour 3), ma petite idée originale sur le sujet est d'appliquer le raisonnement de Ronald Coase à la propriété intellectuelle. Coase fait le raisonnement suivant :

- si l'on ne se préoccupe pas des droits légitimes et illégitimes a priori, mais uniquement de l'efficacité de la production économique,

- et si les coûts de transaction sont nuls,

- alors peu importe à qui est attribué un droit, puisqu'il sera facilement cédé à celui qui lui accorde le plus de valeur.

Le résultat économique sera donc le même indépendamment de l'attribution initiale des droits. Coase s'empresse d'ajouter que dans la réalité les coûts de transaction ne sont jamais nuls. Par conséquent, l'attribution des droits a des conséquences sur le résultat économique. Il conteste le second prémisse mais il accorde très peu d'attention au premier prémisse puisque, comme la plupart des chicagoans, il est purement utilitariste.

Si l'on adopte l'approche utilitariste de Coase, je suggère que la prise en compte du coût de défense des droits est un facteur important des coûts de transaction. Pour illustrer cette idée, comparons la situation d'un fermier propriétaire d'un champ, et d'un chanteur titulaire de droits d'auteur sur un fichier mp3. Dans les deux cas, leur propriété peut être violée par un intrus ou un pirate. Déclarer qu'ils ont des droits ne suffit pas à écarter cette menace. Il convient de prendre des mesures préventives, et de mettre en place des sanctions dissuasives.

Ainsi, le fermier plante une clôture autour de son champ, et fait savoir qu'il poursuivra avec l'aide du shériff tout intrus qui aura violé sa propriété. Il participe au financement de la justice comme tout citoyen, mais en pratique les intrusions sont plutôt rares et l'essentiel des coûts réside dans la construction de la clôture. En d'autres termes, c'est lui qui supporte le coût nécessaire pour défendre sa propriété.

Dans le cas du chanteur, au contraire, les DRM et autres technologies anti-pirates sont peu efficaces. Elles ont un coût élevé pour un bénéfice faible, et sans la menace de sanctions elles n'aurait pratiquement aucun effet sur le piratage. Une lutte efficace contre le piratage doit donc reposer sur l'effet dissuasif des sanctions plus que sur les mesures préventives. Il y a deux façons de rendre les sanctions dissuasives :

- des condamnations nombreuses, avec réparation proportionnelle du préjudice subi;

- des condamnations rares, mais avec des amendes élevées pour faire des exemples.

Des condamnations nombreuses coûteraient très cher à la justice, et le chanteur n'est pas prêt à en supporter le coût. Il est dans la situation du fermier qui voudrait défendre son terrain mais ne veut pas payer le salaire du shériff. Il ne reste donc à mon avis qu'une seule solution : condamner très lourdement quelques contrevenants pour "faire un exemple". Peut-être est-ce faisable, je ne me prononcerai pas...

 

Autre lecture recommandée : The economy of ideas (1994) de John Perry Barlow, chanteur desGrateful Dead


19 décembre 2008

Bernard et Bernie...



Ce matin, Bernard Maris a assimilé l'arnaque de Bernie Madoff au libéralisme alors que c'est l'inverse.

Dans le liberalisme, ce qu'a fait Madoff est interdit, et il va finir en prison. Il a promis des rendements mirobolants à ses clients, rendements qu'il était incapable de tenir. C'est donc en trouvant de nouveaux clients qu'il payait les anciens. Il a fait des promesses intenables, et n'a pas respecté ses contrats, ce qui est interdit dans le libéralisme.

Or c'est exactement ce que fait la sécurité sociale, ou l'Etat avec sa dette publique. Ces systèmes distribuent des promesses intenables, et il leur faut sans cesses des nouveaux "clients" - une démographie croissante - pour perdurer. La vraie différence entre le libéralisme et ces systèmes est que ces derniers sont obligatoires et "légaux". Au moins, Madoff devait convaincre ses clients un par un. Il ne pouvait pas les obliger à cotiser. Surtout, il ne pourra pas leur raconter des boniments et leur expliquer qu'il a fait tout cela pour leur bien.

Dans le libéralisme, la force dissuasive de l'Etat ne parvient pas toujours à empêcher le vol et les arnaques pyramidales. Dans le socialisme, le vol existe pour, et grâce à, la force de l'Etat. Dans le libéralisme, Madoff finit en prison. Dans le socialisme, ce ce sont les "clients" qui refusent de cotiser qui finissent en prison.

Dommage que D.Seux n'ait pas pensé à cette analogie pourtant évidente.

16 décembre 2008

Note de lecture - "La crise" de Michel Aglietta

éconoclaste-Stéphane écrit :
Plus qu'un point de vue sur la crise, cet ouvrage est une mine de réflexion pour ceux qui n'ont pas encore fait le tour de la question.
Commentaire de GSF :

1. Gu Si Fang | lundi 15 décembre 2008 | 15:06 

Je n'ai pas fini le livre, mais votre billet m'incite à écrit un commentaire à chaud, et le premier chapitre suffira à la tâche. Voici d'abord un résumé du chapitre, et ensuite quelques pistes de réflexion comme le suggère éconoclaste-Stéphane :

La première phrase d'Aglietta est : "Les historiens l'ont constaté, les phases de crise sont inhérentes à la logique financière." Le cadre est donc posé dès le départ, l'auteur affirme ses origines historicistes. Il se distingue volontairement du point de vue dominant, qui considère que le marché est naturellement stable, et tend vers l'équilibre.

Son raisonnement est le suivant : si le marché avait ses propres mécanismes stabilisateurs, il ne devrait provoquer de crises. Il faudrait donc une cause extérieure pour déclencher une crise, et le déroulement de la crise devrait varier selon la cause. Ce n'est pas ce que l'on observe, puisque les crises n'existent réellement que depuis quatre siècles, et le scénario est toujours le même.

Sa réponse est la suivante : l'apparition des crises modernes coïncide avec l'apparition du "papier", des "titres sur lesquels les gens peuvent spéculer". Avant leur apparition, les crises étaient mineures; depuis, elles sont importantes. Il y a donc un lien de cause à effet, une "logique commune [qui permet] de théoriser ce processus".

Pour Aglietta, ce sont les actifs financiers et la monnaie - ou le crédit - qui sont au coeur de cette logique. Je le cite encore : "Si [le marché des actifs] ne fonctionnait que sur l'épargne disponible, il porterait en lui-même ses propres limites [...] Le lien entre le crédit et le prix des actifs est essentiel [...] C'est exactement le processus qui a conduit à la crise [...]"

Et de conclure : "Il est ainsi démontré que le marché des actifs fonctionne selon des lois [distinctes des biens ordinaires] et que l'instabilité est intrinsèque [...]"

Or, la nationalisation de la monnaie est en tous points contradictoire avec le fonctionnement normal d'un marché. Pour tous les autres biens, le fonctionnement libre du marché exige l'abolition des monopoles légaux, la liberté contractuelle, la responsabilité des parties et le respect des droits de propriété. Pour la monnaie, on a exactement l'inverse : la monnaie est un monopole légal, le contrat entre les déposants et leur banque n'est pas libre, les banques bénéficient de plans de sauvetage qui leur évitent d'être responsables de leurs erreurs, et enfin les droits de propriété sont violés.

Notre système financier n'est donc PAS un marché libre. Aglietta en est conscient, bien entendu. Il n'écrit d'ailleurs pas que c'est le marché qui est naturellement instable. Au lieu de cela, il utilise la formule alambiquée "capitalisme financier" pour désigner notre système actuel. De plus, il donne tous les arguments qui permettent de comprendre pourquoi ce capitalisme financier - ce "non-marché" du crédit et de la monnaie - est instable. Et contrairement à ce qu'il écrit, les économistes partisans du marché ne sont pas tous favorables à ce "non-marché" qu'est le capitalisme financier, bien au contraire!

Les Autrichiens écrivent depuis toujours qu'un tel système, non seulement n'est pas "auto-stable", mais est même nécessairement instable. Ils sont d'accord avec Aglietta, à ceci près qu'ils prônent le retour à un véritable marché, tandis que lui occulte cette possibilité et propose (dans les autres chapitres du livre) des recettes pour améliorer la gestion publique de la monnaie.

Quand je lis ça, j'ai envie de lui demander "Mais n'est-ce donc pas ce capitalisme financier qu'il faut remplacer par un véritable marché? Pour tous les biens autres que la monnaie, on reconnaît les vertus éthiques et utilitaristes du marché par rapport à la planification. La même conclusion ne s'impose-t-elle pas pour la monnaie et le crédit? Ne serait-il pas temps rouvrir ce débat ancien qui a pris plusieurs formes au cours des siècles, entre currency school et banking school, économistes et socialistes, keynésiens et monétaristes, etc.? Pourquoi vous acharnez-vous à nous convaincre de ce nouveau Plan de la Monnaie et du Crédit?"


2. Olivier | lundi 15 décembre 2008 | 16:25 

Je ne vois pas de mécanismes par lesquels la privatisation du marché de la monnaie aurait entrainé une diminution de l'impact de la crise.

Si on regarde la production de titrisation, on voit qu'à partir de 2005, quand Freddy et Fannie diminuent le montant de crédits titrisés, le secteur privé reprend largement le flambeau (et sans la garantie implicite d'Etat qu'avaient Freddy et Fannie). 

Une très grande partie des acheteurs des titres financiers créés étaient des institutions privées.

Donc des entreprises de crédit privées, faisaient titriser des crédits privés en passant par des intérmédiaires privées, et les vendant à des firmes privées. Et cette pratique a atteint son maximum en 2005-2006, soit au sommet de la bulle. J'ai du mal à comprendre comment plus de marché la dedans permettrait d'éviter ce genre de comportements.


3. Gu Si Fang | lundi 15 décembre 2008 | 18:27 

@ Olivier

Effectivement, je n'ai donné aucune raison, aucun argument dans mon commentaire. C'est une question de place, et aussi un truc dont on n'est pas trop censé parler ici, un peu comme les bêtes à grandes oreilles sur un bateau ou les liens de chanvre dans un théâtre ;-) Pour plus d'info vous pouvez lire ce petit livre qui amha dit l'essentiel dl.free.fr/nZ9JkwwdQ



Une très bonne question

C.H. écrit :

Via Marginal Revolution, voici le sujet d’examen proposé par un enseignant de la George Mason University pour son cours d’économie politique :

“Joseph Schumpeter claimed that capitalism would give way to socialism largely for ideological reasons. This does not seem to have happened, at least directly. But might it be happening indirectly? Consider, for instance, a significant change that has occurred in the economic organization of debtor-creditor contracts. Not too long ago, lenders held their loans in their portfolios. They would lose if the borrower defaulted, which gave the lender a strong incentive to monitor the borrower, particularly for large loans. Now, lenders split their loans into numerous small pieces and disperse them throughout the economy. (For instance, many people who hold mutual funds and retirement accounts will find that they are holding small pieces of large loans made by commercial banks.) The burden of non-performing loans is thus dispersed throughout the economy rather than residing with the original lender. Does this development weaken the incentive of lenders to monitor borrowers and thereby weaken overall economic performance? That is, can market transactions generate institutional arrangements that impair the market economy? However you address this topic, do so clearly and cogently”.

[...]

il n’y a aucune raison de penser que les arrangements institutionnels issus d’actions volontaires soient toujours optimaux ou même efficaces, pour la bonne et simple raison que les décisions individuelles ne sont jamais prises en tenant compte des effets systémiques qu’elles peuvent avoir. En fait, on retrouve la question hayékienne. On peut admettre l’idée qu’il y a toujours une forme ou une autre d’ordre spontané qui émerge, mais rien ne dit que cet ordre soit efficace.

Commentaire de GSF :

Je dirais que ni le marché ni les arrangements institutionnels spontanés ne sont optimaux, et que rien ne garantit leur efficacité. Mais le mécanisme qui fait qu’un marché libre tend vers un résultat optimal est que les agents sont incités à prendre les décisions les moins mauvaises possibles compte-tenu de l’information disponible. Les erreurs sont possibles, et l’information est limitée, bien sûr.

Il y a des raisons de penser que ce même mécanisme s’applique aussi aux institutions, à condition qu’il soit possible d’y adhérer ou d’en sortir librement. L’équilibre entre différentes variantes de contrat et d’arrangements institutionnels résulte alors des préférences des agents. De plus, on peut raisonner sur les conséquences de telle ou telle intervention légale sur les préférences des agents, et donc sur l’évolution des institutions.

Par exemple, pour reprendre l’exemple de la titrisation cité dans l’article, ce n’est pas une institution imposée à tous les acteurs. Chacun reste libre de souscrire des fonds titrisés dont il ne connaît pas la qualité des créances, mais qui est audité par une agence censée recueillir cette information de façon professionnelle, ou au contraire de continuer à prêter selon la bonne vieille méthode. Dans cette optique, le développement de la titrisation ne serait pas une cause des erreurs et de la myopie des investisseurs, mais une conséquence de leurs préférences.

J’en arrive toujours à la même conclusion : l’expansion monétaire déplace les préférences des agents (banques, ménages, entreprises) vers plus d’effet de levier, plus de risque. Mais les contraintes légales comme les ratios prudentiels empêchent parfois de le faire directement. Ceci rend alors la titrisation relativement attractive comme moyen de satisfaire cette préférence altérée par la politique monétaire.

10 décembre 2008

La bonne nouvelle du jour

Stéphane écrit :


C'est la contestation concertée de la limite des 3% de déficit public du traité de Maastricht. Ce chiffre, dont on sait qu'il n'a pas de fondement théorique, a probablement jusqu'ici été négatif pour la régulation conjoncturelle, les avantages de la règle (éviter un très grand n'importe quoi) ayant été limités (voir les ruses de sioux comptables) alors que les inconvénients étaient clairs (absence de souplesse et déresponsabilisation : "c'est l'UE, ma bonne dame" ou absence de réduction en période d'expansion). Le pire n'étant jamais certain, je n'exclue pas de regretter un jour ces mots. En attendant, Nicolas Sarkozy transformera-t-il cette (possible) nouvelle souplesse en quelque chose de bien ou se contentera-t-il d'arroser amis et secteurs vendeurs médiatiquement parlant ? Difficile à dire.
Commentaire de GSF :

1. Gu Si Fang | mercredi 26 novembre 2008 | 13:02 

Le pacte de stabilité était une tentative de constitution monétaire et budgétaire. Il limitait les pouvoirs des Etats membres, ce qui est l'un des rôles d'une constitution.

Certes, ce contre-pouvoir était bien chétif. Le plafond de 60% de dette/PIB, par exemple, a été oublié depuis longtemps. Avec les 3% de déficit budgétaire, et officieusement l'objectif de 2% de hausse des prix, la constitution monétaire et budgétaire est à présent complètement morte et enterrée.

Les Etats ont donc recouvert leur souveraineté budgétaire, dont acte. La différence avec la période antérieure, c'est qu'il y a maintenant l'euro. Pour faire un parallèle, imaginez que les collectivités locales soient dotées du même pouvoir, et qu'elles puissent entretenir un déficit budgétaire et accumuler les dettes...

A mon avis, tout est en place pour un retour durable des déficits publics. La BCE ayant cédé sur la stabilité des prix, la monétisation de la dette sera l'issue probable. Or le fait d'avoir une BCE permet de monétiser la dette de façon beaucoup plus efficace, moins visible (dans un premier temps) et à une autre échelle que ce qui était possible avec des monnaies nationales. Le taux de change, par exemple, qui servait de bonnet d'âne pour les Etats impécunieux, a disparu.

Nous avons donc à présent le système institutionnel suivant :
- des Etats dont les représentants politiques peuvent de nouveau dépenser sans trop compter si cela les aide pour être élus
- une BCE dont les dirigeants ne sont pas élus et peuvent prélever d'une manière redoutablement efficace l'impôt d'inflation, l'impôt le plus opaque et le plus injuste qui soit

Même si l'on croit à l'utilité des politiques de relance (ce qui n'est pas mon cas), il faut reconnaître que ce cadre institutionnel permet tous les abus? Et abus il y aura, je le crains.