30 janvier 2006

Qui veut gagner 183 millions ?

Pour le tirage d'Euro Millions du 3 février prochain, le jackpot estimé est de 183 millions d'euros.

Est-ce indécent ?

Essayons de comprendre de quoi il s'agit avant de porter un jugement. La Française des Jeux propose plusieurs jeux dont chacun est caractérisé par un rendement et et un risque donnés. Pour Euro Millions :

  • le rendement est de 50% puisque la Française des Jeux ne redistribue aux gagnants que la moitié des mises des joueurs,
  • le risque est élevé, puisqu'en moyenne 19% des mises sont affectées au(x) gagnant(s) de rang 1 et 31% aux gagnants des rangs 2 à 12.

La spécificité d'Euro Millions est donc sa répartition très inégale des gains, qui permet d'avoir ces fameuses cagnottes astronomiques. Cela provoque certaines réactions sur le caractère indécent du jackpot de Vendredi prochain.

Mais la réalité est plus subtile car la Française des Jeux propose de nombreux autres jeux, avec des profils différents. Je ne les ai pas étudiés en détail, mais il y a fort à parier – c’est le cas de le dire – qu'Euro Millions est le jeu qui présente le niveau de risque le plus élevé. Or c'est justement vers ce jeu que se tournent la plupart des joueurs, spontanément, alors qu'ils pourraient choisir un jeu moins risqué. Tout ce que l'on peut dire de cette cagnotte, c'est que les participants aux jeux de tirage ont une attirance pour le risque.

Je souhaite rappeler l'autre caractéristique de ce jeu, qui est que le montant redistribué aux gagnants ne représente que 50% des mises. Là le joueur n'a pas le choix, contrairement à ce qui touche au niveau de risque. Le prélèvement de 50% est en effet fixé par la loi et mis en oeuvre par la Française des Jeux dans le cadre d'un monopole légal. Une toute petite partie de ces 50% sert à financer les frais de la Française des Jeux, et le reste constitue un impôt « volontaire » puisque tous ceux qui le paient n'y sont pas obligés.

Si le monopole était retiré à la Française des Jeux, il se créerait immédiatement d'autres jeux de tirage privés ressemblant à Euro Millions, qui reverseraient nettement plus que 50% des mises aux joueurs, et il est probable que cela attirerait des joueurs supplémentaires. Serait-ce une bonne chose ? En tout cas, il serait naïf de croire que le système actuel « préserve » les Français du vice en laissant à une institution publique le monopole des jeux de tirage. Nous voyons en effet que les états ne peuvent pas résister à la tentation de maximiser cette recette fiscale politiquement indolore. Et pour ce faire, ils ont compris que les jeux à méga-cagnottes, ayant un niveau de risque élevé, sont ceux qui présentent le meilleur rendement.

Faut-il jouer ?

Le nombre de joueurs aux derniers tirages a cru régulièrement avec le montant du jackpot comme le montre le graphique suivant :







Rappelons de façon très schématique la règle de répartition des gains à Euro Millions pour comprendre comment le jackpot est calculé :

- 50% des mises du tour sont prélevées par la Française des Jeux ;

- 31% des mises du tour sont distribuées aux gagnants des rangs 2 à 12 du même tour ;

- si il y a un ou plusieurs gagnans au rang 1, il(s) remporte(nt) la cagnotte plus 11% des mises du tour ;

- sinon, ces 11% et la cagnotte constituent la cagnotte du tour suivant ;

- quoi qu’il arrive, les 8% restants sont affectés à la cagnotte du tour suivant.

Entre le 21 octobre 2005 et le 27 janvier 2006, il y a eu onze tirages sans gagnant au rang 1. En conséquence, la cagnotte initiale de 15 millions d’euros a été complétée à chaque tour et on arrive aujourd’hui à une cagnotte de 152 millions d’euros. Le jackpot affiché de 183 millions d'euros correspond à une estimation des gains – y compris la cagnotte – au cas où il y aurait un ou plusieurs gagnants de rang 1.

Il y a eu 115 millions de grilles jouées au dernier tirage, et l’attrait de la nouvelle cagnotte record va probablement augmenter encore ce chiffre. Faisons l’hypothèse qu’il y aura 140 millions de grilles jouées Vendredi prochain. La probabilité pour qu’il y ait un gagnant de rang 1 est de l’ordre de deux chances sur trois. Il est donc intéressant de regarder les deux scénarios.

Si il y a un ou plusieurs gagnants de rang 1, l’espérance de gain correspond au pourcentage des mises redistribuées au même tour plus l’espérance de gain de la cagnotte. Pour une grille à deux euros, cela donne :

- part des mises redistribuées aux gagnants des rangs 2 à 12 : 31% soit 0,62€

- part des mises redistribuées au(x) gagnant(s) de rang 1 : 11% soit 0,22€

- cagnotte : 152 millions d’euros / 140 millions de grilles = 1,09€

On voit donc que l’espérance de gain conditionnelle en cas de gagnant(s) au rang 1 est de 0,62 + 0,22 + 1,09 = 1,93€.

Si il n’y a pas de gagnant de rang 1, l’espérance de gain sera de 0,62€ seulement. Dans les deux cas, on voit que l’espérance de gain d’un ticket payé 2 euros reste inférieure à ce montant malgré l’immense cagnotte.

Notons que le règlement du jeu Euro Millions prévoit qu’il peut y avoir au maximum douze jeux successifs sans gagnant de rang 1. Au treizième jeu dans ce cas, les gains du rang 1 sont répartis entre les gagnants de rang 2 et la cagnotte n’est pas reportée une treizième fois. Cela se produira le 10 février si il n’y a pas de gagnant de rang 1 le 3 février.

28 janvier 2006

Film : Enron - The smartest guys in the room



Ken Lay était PhD en économie, et fut l’un des premiers à prôner la déreglementation des marchés de l’énergie, en particulier celui du gaz. Il contribua à la décision de Washington de mettre en œuvre la déreglementation de ces marchés afin d’accroître l’efficacité économique des Etats-Unis. Comme le résume Ronald Reagan dans un discours : « Government is not the solution to our problem. Government IS the problem. […] believe in the magic of the marketplace ».

Ken Lay fonda Enron en 1985. Avec son réseau de pipelines de distribution de gaz, Ken Lay pensa à juste titre qu’Enron profiterait de la décision gouvernementale de laisser le prix du gaz flotter au gré du marché. Ken Lay n’était pas tout seul. Quelques businessmen texans partagaient son désir de voir le gouvernement sortir du business de l’énergie. Ken Lay était très proche de George Bush senior, mais alors qu’il était gouverneur du Texas, George W. Bush n’hésita pas à décrocher son téléphone pour aider Ken Lay. Le film montre la très grande proximité qui existait entre la famille Bush et Ken Lay.

Déjà à cette époque – en 1986 –, Enron est impliquée dans un scandale financier. Deux de ses traders sur le marché du pétrole prennent des risques inconsidérés au nom d’Enron, générant d’immenses profits, et transfèrent illégalement de l’argent sur leurs comptes personnels, notamment une société au nom de « M. Yass » (my ass). Lorsque le board d’Enron est informé, Ken Lay ne prend aucune mesure, considérant que cette activité était la seule activité rentable de la société et qu’il ne pouvait pas tuer la poule aux œufs d’or. Ken Lay résume ceci dans un telex adressé au collaborateur concerné : « Please keep making us millions ». Ainsi encouragés, les traders ont spéculé de plus belle, jusqu’à ce que leur chance se retourne. Lorsque le scandale éclate, ils ont spéculé 90 millions de dollars en cinq jours et Enron évite la faillite de justesse.

Jeff Skilling est le deuxième personnage de cette histoire. Plutôt qu’une entreprise qui produit et transporte du gaz, Jeff Skilling est un visionnaire qui souhaite construire une bourse électronique de l’énergie. Transformer l’énergie en instruments financiers pouvant être échangés en Bourse comme des actions ou des obligations, pour créer une entreprise d’un type nouveau, telle était sa vision. Enron devient alors le principal acheteur et vendeur de gaz naturel en Amérique du Nord. Mais avant de rejoindre de rejoindre Enron, Jeff Skilling avait posé une condition : il avait exigé de pouvoir utiliser la technique comptable du « mark-to-market ». Sans rentrer dans les détails, cette pratique permet de comptabiliser des profits potentiels futurs dès le premier jour où l’investissement est fait. Cette technique est très subjective, et personne ne peut prouver que les profits potentiels sont réalisable. Mais dès lors que l’auditeur d’Enron, Arthur Anderse, approuve l’utilisation de cette pratique, cela permet à Enron d’afficher les bénéfices… qu’elle souhaite !

A la fin des années 1990, c’est l’irrésistible ascension en Bourse. Enron construit une centrale en Inde, décerne à Alan Greenspan le « Enron Prize for distinguished public service », et… fait son entrée sur le marché de l’électricité en rachetant Portland General Electric. Sa position dans l’Ouest américain donna à Enron un accès au marché californien de l’électricité, récemment déreglementé. Il faut voir la vidéo d’une convention d’entreprise au cours de laquelle les dirigeants d’Enron rigolent en disant à leurs cadres : « Devons nous investir tous nos 401K (plan d’épargne retraite privé pour les employés) en actions Enron ? Absolument ! Ha ! Ha ! ».

A cette époque, alors que le business d’Enron continue de perdre de l’argent, son action ne cesse de monter et les analystes financiers ne tarissent pas d’éloges à son sujet. Voyant l’envolée des startups .com, Enron décide début 2000 de se lancer dans le trading de la bande passante. Captiver Wall Street avec un nouveau projet, construire un marché de la bande passante « commoditisée » comme Enron l’a déjà fait pour l’énergie, telle est la nouvelle vision de Jeff Skilling. Le marché adore, l’action gagne 34% en deux jours ! La technologie ne marchait pas, et le contrat avec Blockbuster (boutiques de location de DVD) pour distribuer des vidéos par Internet tourne court, mais la magie du « mark-to-market » permet à Enron de comptabiliser 53 millions de dollars de résultat avant d’avoir réalisé le premier dollar de chiffre d’affaires. On sait aujourd’hui qu’à cette époque, Ken Lay avait vendu pour 300 millions de dollars de stocks options, et Jeff Skilling 200 millions. Et c’était avant qu’Enron ne lance un nouveau produit financier – les options météo – et n’affichent dans une nouvelle convention d’entreprise leur nouveau credo : from « The World’s leading energy company » to « The World’s leading company »…

C’est alors qu’entre en scène un troisième personnage, un lieutenant de Jeff Skilling du nom d’Andy Fastow, le Directeur Financier d’Enron. Son job était de masquer le fait qu’Enron était devenue une baudruche financière, et continuer d’afficher un résultat positif malgré que le cash flow soit négatif année après année. Sa technique : les financements structurés. Fastow créa des centaines de filiales afin de réaliser son tour de magie : faire rentrer du cash avec la complicité des banquiers d’affaire et dissimuler la dette derrière un écran de fumée. Le nom de ces filiales : Jedi, Raptor. N’oublions pas de préciser que Andy Fastow se servait au passage. A ce stade, tous les acteurs étaient liés dans une toile d’araignée tissée très fin : les auditeurs Arthur Andersen, le cabinet d’avocats d’Enron, la plupart des analystes financiers, les banquiers d’affaires. Tout est dit dans un email interne de l’une des institutions financières en question : « Enron loves these deals, they produce cash, but they don’t have to show the debt on the balance sheet ». Un des rares analystes à avoir soulevé le problème à cette époque fut « remercié » sous un faux prétexte par son employeur Morgan Stanley, lequel hérita simultanément de deux mandats de banque d’affaires pour Enron d’un montant de 50 millions de dollars.

Le 17 avril 2001, lors d’une conférence téléphonique donnée par Jeff Skilling aux analystes sur les résultats du premier trimestre, les premières fissures apparaissent. Un analyste déclare : « Vous êtes la seule institution financière qui ne peut pas produire un bilan ou une situation de trésorerie en même temps qu’un compte de résultat ». Et Jeff Skilling de répondre : « Vous, vous, vous… Euh… Merci beaucoup, nous apprécions cela… Trou du cul ! (asshole) ».

Mais la branche énergie d’Enron est au bord de la faillite, et c’est alors qu’un nouvel événement vient à la rescousse du groupe : ce miracle s’appelle la Californie. Début 2001, au milileu de l’hiver, des pannes d’électricité de plus en plus nombreuses se déclarent dans tout l’état. Cette crise conduit les commentateurs à penser que la consommation a explosé du fait des achats d’ordinateurs personnels et des guirlandes de Noël, et que la production locale et le délabrement des centrales ne suffisent plus à répondre à la demande. Pourtant, la capacité de production est largement suffisante, et la demande en hiver est nettement moins forte qu’en été où l’air conditionné tourne à fonds. Le gouverneur démocrate de la Californie, Gray Davis, se bat pour comprendre ce qui est en train de se passer. La réponse remonte aux lois de 1996 sur la déréglementation du marché de l’énergie que son prédécesseur a fait passer sous la pression des entreprises productrices. Ces lois sont d’une complexité inouïe, fruit d’un compromis politique entre les partisans de la réglementation et les avocats du marché libre.

A l’intérieur d’Enron, un trader – Tim Belden – est le spécialiste de cette loi et étudie toutes ses failles. Il les utilise pour élaborer au profit d’Enron des stratégies financières aux noms évocateurs tels que « Wheel out », « Get shorty », « Fat boy », « Death star », « Ricochet ». Les traders d’Enron se mettent ainsi à étudier toutes les combinaisons possibles pour déplacer l’électricité sur le réseau de l’Ouest des Etats-Unis dans le but de faire grimper le prix du Kw/h our forcer les producteurs à payer une taxe artificielle pour emprunter certaines artères du réseau de transport.

Mais une fois qu’on a mis le doit dans l’engrenage, il n’y a plus de limites… Le film nous livre alors des enregistrements audio de conversations entre ces traders et une centrale de production : « Salut, c’est David chez Enron. La demande d’électricité n’est pas très forte par ici. Si on ferme la centrale, peux-tu la remettre en marche dans 3 ou 4 heures ? », « Oui, pas de problème », « Pourquoi tu fermes pas, alors, c’est ok ? », « OK ». Et les centrales ferment « pour maintenance » de plus en plus souvent, tandis que le prix du Kw/h, habituellement autour de 50 dollars, fait des pointes au-dessus de 1000 dollars. Lors d’une autre conversation, entre le responsable d’une centrale et un trader d’Enron : « Les gars, je voudrais que vous soyiez un peu plus créatifs et trouviez une bonne raison de fermer la centrale », « Comme une fermeture forcée par exemple ? », « C’est ça ». Mais le clou du spectace arrive lorsque des feux de forêt se produisent près d’une ligne haute tension : « Qu’est-ce qui se passe ? », « Il y a un feu sous l’artère, on l’a dégradée de 4500 à 2100 (NB : sa capacité de transport a été réduite) », « Burn, baby, burn ! », « C’est magnifique ! ». On comprend en entendant ces témoignages accablant que les traders d’Enron sont le dernier personnage de l’histoire.

Mais l’histoire de l’électricité en Californie ne s’arrête pas là. George W. Bush a été élu président des Etats-Unis quelques mois plus tôt. Pendant toute la crise de l’énergie, le gouverneur démocrate de Californie Gray Davis fait appel au gouvernement férédal pour trouver une solution, mais le président George W. Bush répond qu’il ne peut rien faire sinon demander aux Californiens de se comporter en bons citoyens et de réduire leur consommation. Il fait des déclarations télévisées affirmant que « le contrôle des prix ne résoudra pas le problème ». Déstabilisé par la crise de l’énergie, Gray Davis fait l’objet d’une procédure politique exceptionnelle – le recall – qui conduira à sa destitution par referendum et à l’élection du républicain Arnold Schwartzennegger. De là à penser qu’il y avait convergence d’intérêt entre George W. Bush et son ami Ken Lay il n’y a qu’un pas…

Un jour cependant, la chute arrive, l’action s’effondre, Jeff Skilling démissionne brutalement d’Enron en août 2001. Tout s’enchaîne alors rapidement : la SEC (l’autorité des marchés financiers américaine) déclenche une enquête, le 23 octobre 2001 Arthur Anderse passe à la broyeuse plus d’une tonne de documents concernant Enron, tandis que Ken Lay continue de déclarer aux investisseurs comme aux salariés que « tout va bien ». Mais Enron dépose son bilan, et les salariés sont licenciés avec 30 minutes pour rassembler leurs affaires et quitter l’immeuble.

Un lignard de Portland General Electric qui a, toute sa vie durant, économisé sur son plan 401K, explique comment une fois converti en actions Enron, son plan est monté jusqu’à 348.000 dollars. Mais il est redescendu à 9 dollars… Entre-temps, ses actions ont été bloquées du fait de la procédure judiciaire, alors que Ken Lay et sa bande avaient pu vendre leurs actions à temps. Arthur Andersen, une entreprise centenaire leader mondial dans l’audit, a disparu dans ce naufrage. Et le spectateur de se poser la question : « Où doit-on chercher la responsabilité de cette catastrophe ? Dans l’essence du système capitaliste ou dans les failles des humains qui le font marcher ? Ceci pourrait-il se reproduire ? En avons-nous tiré toutes les conséquences ? »

On comprend maintenant pourquoi la devise d’Enron était : « Enron. Ask why »

25 janvier 2006

Livre : Pourquoi nos enfants... (3)

Des mondes distincts

Cherchant à comprendre pourquoi l’éducation des parents n’influence pas la personnalité des enfants, Judith Rich Harris cite plusieurs exemples où un comportement « appris » dans le contexte familial ne se transporte pas à l’extérieur. Serait-ce l’explication ?

On a vu qu’il n’y avait pas de lien entre l’ordre de naissance et la personnalité. Est-ce à dire que les aînés et les cadets ont la même personnalité ? Si l’on interroge les amis, les professeurs, ou si l’on effectue des mesures plus objectives telles que la fréquence des troubles psychologiques, la réponse est oui. Mais si l’on interroge les parents, ou les autres membres de la fratrie, il s’accordent le plus souvent pour dire que l’aîné est plus « responsable », et le cadet plus « créatif ». L’aîné et le cadet ont bien un comportement différent, mais uniquement lorsqu’ils sont en famille, et cela n’a aucune répercussion sur leur comportement à l’extérieur.

Un autre exemple est frappant : la plupart des sourds se marient entre eux, mais 90% des enfants qu’ils ont ont une audition normale. Aussi leurs parents ne les entendent pas pleurer, n’écoutent pas leurs babillages, n’encouragent pas leurs « papa » et « maman ». De plus, les parents sourds utilisent le langage des signes pour communiquer avec leurs enfants normaux. Pourtant, ces enfants n’en gardent aucune séquelle. A l’extérieur de la famille, ils apprennent à parler comme les autres enfants.

Ainsi, l’environnement familial n’aurait une influence que sur le comportement que nous adoptons lorsque nous sommes en famille. L’expérience montre qu’un enfant peut très bien être sage chez ses parents et turbulent à l’école ou chez ses grands-parents, être honnête à la maison et mentir ou tricher en classe, être dévalorisé par les remarques désobligeantes de ses parents à la maison et avoir une une situation prestigieuse auprès de ses camarades. Pas étonnant que tant de gens détestent rentrer dans leur famille pour les vacances !

« Eux » et « nous »

Quand on parle de la « personnalité » de quelqu’un, on pense généralement à son comportement en société, dans la vie de tous les jours. Il convient donc de rechercher ce qui influence ce comportement, puisque ce n’est pas l’environnement familial.

Le cerveau humain a plusieurs aptitudes remarquables :

  • les humains ont une capacité à imiter (bien plus développée que les primates) ;
  • un enfant de 3 ou 4 ans peuvent se faire une idée de ce qui se passe dans la tête de quelqu’un en observant la direction de son regard et l’expression de son visage ; il a déjà ce qu’on appelle une « théorie de l’esprit » qui lui permet d’imaginer ce que pense l’autre ; les autistes sont privés ou fortement handicapés de ce point de vue, alors que les victimes du syndrome de Williams, bien qu’ayant un QI très faible, se servent remarquablement bien du langage et peuvent jauger les intentions d’autrui.

Forts de leurs capacité d’observation et d’imitation, les enfants doivent se trouver un modèle qui façonnera leur personnalité dans le monde extérieur.

En 1954 paraissait Sa majesté des mouches, roman qui valut à son auteur William Golding le prix Nobel de littérature. Une vingtaine d’écoliers échouent sur une île déserte et sont livrés à eux-mêmes pendant plusieurs mois. Le groupe se scinde en deux camps qui se livrent une guerre fratricide, l’un symblisant la loi et l’ordre, et l’autre la sauvagerie et le chaos. La même année, une équipe de chercheurs de l’Oklahoma emmenait vingt-deux enfants de onze ans dans le parc national de Robbers Cave. Ils avaient été sélectionnés pour leurs similitudes : tous étaient des garçons blancs et protestants, au QI moyen ou légèrement supérieur à la moyenne, aucun ne portait de lunettes ni n’était particulièrement gros, et tous avaient le même accent de l’Oklahoma. Ils venaient tous d’écoles différentes et ne se connaissaient pas. Mais leurs « moniteurs » les répartirent en deux groupes de onze, et les menèrent à deux camps scouts voisins…

Les enfants se choisirent comme noms les « Aigles » et les « Crotales » respectivement. Les moniteurs avaient prévu d’organiser des rencontres sportives, mais les enfants allèrent plus vite que prévu : dès que les Crotales découvrirent la présence des Aigles à proximité, ils entreprirent de les « virer ». Pendant les matches de baseball, luttes à la corde et chasses au trésor qui furent organisés par la suite, les moniteurs furent aussi discrets que possible et purent constater que les rencontres se transformaient généralement en batailles rangées : insultes, drapeau du camp adverse brûlé, descente de nuit dans le bungalow adverse, et finalement coups de bâton et jets de pierres !

Lors de la dernière phase de l’expérience, les chercheurs voulaient provoquer un événement susceptible de souder le groupe. Ils annoncèrent que le système d’adduction d’eau du camp ne fonctionnait plus, et que des vandales extérieurs au camp l’avaient probablement saboté. Ils firent tomber en panne le camion dans une côte, si bien que les Crotales et les Aigles se mirent ensemble pour le pousser. A la fin de l’expérience, une trêve précaire avait remplacé l’état de guerre.

Cette expérience met en lumière une troisième activité constante de l’esprit humain :

  • étiqueter, ranger, diviser les gens et les objets en groupes (catégories).

La catégorisation accentue les différences entre les groupes humains tout en atténuant les différences à l’intérieur de chaque groupe. Par un phénomène d’assimilation, les membres d’un même groupe tendent à se ressembler de plus en plus avec le temps. Une personne peut appartenir à plusieurs groupes, et son comportement dépendra du groupe auquel elle s’identifie à un moment donné. Ainsi, selon le contexte, un groupe sera plus saillant que les autres ce qui modifiera le comportement de la personne.

Grâce à la scolarité obligatoire, les enfants d’aujourd’hui disposent de groupes d’êtres qui leur ressemblent : leurs camarades de classe. En famille, les groupes saillants seront celui des parents et celui des enfants, mais à l’école la principale séparation se fera entre garçons et filles et des sous-groupes peuvent se créer selon la taille de la classe et de l’école. C’est pourquoi Judith Rich Harris a appelé sa théorie la « théorie de la socialisation par le groupe ». Il s’agit d’une hypothèse qu’elle propose pour remplacer le primat de l’éducation parentale.

Les différents âges

A un an, un bébé est incapable de jouer avec un autre bébé de son âge. A deux ans, sa capacité d’imitation est déjà développée et permet des jeux très amusants : courir en rond autour d’une table, ou bien je fais un truc idiot et tu fais pareil. A deux ans et demi les enfants peuvent se servir des mots pour coordonner leurs jeux, et à trois ans ils savent jouer à « papa et maman » et jouer des rôles dans un scénario de jeu.

Il faut quelques mois à un bébé humain pour connaître sa mère. Vers trois ans en moyenne, il commence à acquérir de l’indépendance et peut rester un certain temps éloigné d’elle. Pendant cet intervalle, si sa mère a su le rassurer, l’enfant s’attendra à trouver en elle une source de réconfort en cas de difficulté. Cependant il n’aura pas la même attente vis-à-vis des autres personnes.

En revanche, l’absence d’attachement précoce et de liens affectifs durables avant quatre ans semble avoir des répercussions. Ainsi, les enfants qui ont grandi dans un orphelinat « à l’ancienne » où l’on décourageait ces attachements éprouvent-ils par la suite des difficultés pour éprouver des sentiments profonds et se faire des amis, et ce malgré de bonnes compétences sociales et un grand nombre de « copains ». Judith Rich Harris propose donc l’idée que notre cerveau dispose de deux parties distinctes dont l’une gère les relations avec une personne (relations « dyadiques »), et l’autre les relations de groupe. La première serait prête à fonctionner dès la naissance et se développerait avant quatre ans, tandis que la deuxième mettrait un certain temps à se structurer.

Allant dans le même sens, des chercheurs ont étudié les effets à long terme de l’amitié et de l’appartenance à un groupe à l’école primaire. Ils ont établi que l’acceptation ou le rejet par un groupe avait eu des effets sur « l’adaptation globale des adultes à la situation vécue », mais ils n’ont découvert aucun lien significatif avec le fait d’avoir eu ou non un ami.

Au cours de l’enfance, le groupe le plus important est celui du sexe. Dès trois ans, on s’identifie comme « garçon » ou « fille » et on préfère jouer avec les enfants du même sexe. A cinq ans, la ségrégation est presque totale. Tous les efforts des parents pour offrir des camions à leur fille et une maison de poupées à leur fils, et leur tenir des discours sur l’égalité des sexes, n’empêchent pas les enfants de déclarer qu’ils ne peuvent pas jouer avec les « autres ».

Vers dix ans, la couleur de la peau prend de l’importance, mais pas autant que le sexe. Dans les collèges « multicolores », il est rare qu’un enfant noir s’asseye à côté d’un enfant blanc pour déjeuner, mais il est encore plus rare qu’il s’asseye à côté d’un enfant de l’autre sexe. Pourtant, cela n’empêche pas certains enfants d’être attirés par un membre du sexe opposé, voire même d’avoir un « amoureux ». Mais ils ne voudront pas être vu en sa compagnie par les autres membres de leur groupe.

Les aspects les plus élaborés de l’esprit de groupe n’apparaissent qu’au milieu de l’enfance, entre sept et onze ans. Ils font apparaître deux phénomènes opposés : on adopte les normes du groupe pour ressembler à ses pairs (assimilation), tout en se comparant à eux et en essayant de d’être remarquable au sein du groupe (différenciation). C’est ainsi qu’à cette période entre sept et onze ans les enfants apprennent à se connaître, à évaluer leur force, leur pouvoir de séduction, leur rapidité, leur intelligence, en se comparant aux autres membres du groupe qui leur sert de référence. Lorsqu’un enfant n’est pas le plus grand ni le plus beau, il lui reste toujours des niches à exploiter, telles que celle du « clown » par exemple. On arrive ainsi au résultat – qui ne surprendra personne – que si un enfant change de bande et rejoint un groupe de bons élèves, ses notes s’amélioreront.

Ici je remarque au passage que Judith Rich Harris reconnaît elle-même les limites de sa théorie : « […] les psychologues et les sociologues ne se sont jamais vraiment penchés sur ces différences. Aussi les preuves dont je dispose pour étayer ma théorie sont-elles essentiellement anecdotiques. » Ainsi, ces parents Anglais vivant à Rome voient leurs enfants acquérir la langue, l’accent et la culture locale, et ce malgré leurs efforts pour parler anglais à la maison. La transmission culturelle dans ce cas ne se fait ni par l’éducation parentale ni par l’imitation des parents par les enfants. Des enfants d’origines très diverses arrivés à Hawaii à la fin du 19ème siècle ont commencé à parler entre eux une nouvelle langue qui allait devenir le créole, avec une syntaxe et toutes les nuances nécessaires pour transmettre des idées complexes, malgré que leurs parents communiquaient avec un sabir formé de mots empruntés au chinois, au japonais, au portugais et à l’espagnol.